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Échantillon du Livre 21 Jours aux Confins du Monde

Échantillon du Livre 21 Jours aux Confins du Monde

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Dessin: Membre de la Société Secrète de Terre du Feu

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DÉDICACE

Je dédie ce livre à tous les êtres qui habitèrent

sur la Terre de Feu et à leurs esprits qui, encore vivants,

me permirent de parcourir ses routes sacrées.

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REMERCIEMENTS

            Je remercie les forces armées d’Argentine et du Chili, notamment les gendarmes et les carabiniers, qui depuis des temps anciens accomplissent la noble tâche de veiller sur la vie et la sécurité de ceux qui se déplacent dans ces terres australes.

……..Mes sincères et éternels remerciements à madame Cristina Calderón – qui m’inspira le personnage de Virgínia – pour m’avoir si aimablement reçu chez elle, ainsi qu’à son petit-fils, Luis Gómes Zárraga – qui m’inspira pour sa part le personnage de Raul – pour m’avoir fait connaître l’île Navarino, où vécurent ses ancêtres yámana, ainsi que le cimetière où ils sont enterrés.

……..Je remercie également les contribuant en somme à perfectionner cet ouvrage.

……..Je tiens enfin à exprimer ma gratitude et mon admiration à l’endroit de Severiá Maria Idioriê Xavante, indienne brésilienne de l’ethnie karajá et javaé, qui m’a inspiré l’histoire de Halimink, un des personnages de ce livre. Severiá, ton histoire est belle et j’espère que les difficultés rencontrées ne te feront jamais abdiquer ton combat pour le droit à affirmer la différence et la culture de ton peuple.  

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Spiritueux de la Terre du Feu – Membres de la Société Secrète du Hain 

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PRÉSENTATION

            J’ai toujours voulu aider les gens à se frayer le meilleur chemin possible dans ce monde, à mieux sonder leur vie et leurs sentiments. Mais pour ce faire, nous devons nous soumettre à des épreuves et découvrir au fond de nous-mêmes la source de nos souffrances, les raisons qui motivent notre existence ainsi que nos principales faiblesses et vertus.

            Je croyais alors que la meilleure façon de vivre dans ma chair une telle expérience, c’était de traverser un désert, imitant en quelque sorte le Christ à un moment donné de son bref passage en ce monde.

            Ses apôtres vécurent également cette expérience et compte tenu de leurs croyances, ils s’acquittèrent avec succès de la mission visant à propager aux quatre coins du monde la vérité sur la vie et sur l’essence de l’homme.

            De la même manière, de nombreux pèlerins et aventuriers reçurent une sorte d’appel et se mirent en quête de la vérité et d’eux-mêmes, repoussant leurs limites physiques et spirituelles.

            J’avais seulement besoin d’entendre ma propre voix intérieure me dire : “L’heure est venue! Viens, relève le défi et vois jusqu’où tu es capable d’aller!”

            Une telle tentation a toujours été forte chez moi depuis l’enfance, mais elle se fit chaque fois plus pressante à mesure que les années passaient, jusqu’à devenir étouffante.

            Juste après avoir fêté mes quarante ans, j’entendis enfin cet appel et décidai de me confronter à moi-même, en espérant trouver sur ma route ce en quoi j’avais cru toute ma vie durant.

            À cette occasion une première question se posa : quel serait « mon » désert ? Devrais-je tout abandonner et aller à l’autre bout du monde ? Me faudrait-il errer dans l’immense désert du Sahara ou tout autre espace susceptible d’être le théâtre de l’immersion dont je rêvais?

            Et quelle forme tout cela prendrait-il? Est-ce que j’aurais besoin de beaucoup d’argent ? Est-ce je partirais la fleur au fusil en apportant avec moi seulement le nécessaire pour survivre ?

            La réponse à toutes ces questions fut : non!

            D’abord, parce que je n’avais nullement l’intention de souffrir, sauf peut-être de la fatigue émotionnelle et psychologique qu’entraîne naturellement la succession des jours.

            Ensuite parce que j’étais hostile à l’idée d’emprunter des routes si souvent fréquentées par les hommes au cours de l’histoire. En résumé : je voulais trouver une nouvelle route, où j’aurais pu, dans une relative sécurité, vivre la plus importante des expériences à mes yeux : la solitude absolue, qui en plus d’éprouver ma capacité à aller de l’avant coûte que coûte, me permettrait de renforcer ma foi et réaliser ma rencontre avec Dieu.

            Tout désert est une région aride, couverte ou non par un manteau de sable, où la présence d’êtres vivants est quasi nulle. Un désert peut également être une île perdue ou un lieu peu visité voire abandonné. Fort de ces définitions, j’ai pu élargir mon éventail de possibilités quant au choix du lieu.

            Après m’être documenté sur les divers déserts du monde entier, j’optai pour l’extrême sud de l’Amérique, mon but étant de traverser la Terre de Feu (Patagonie argentine et chilienne) en terminant par la région connue sous le nom de “Fin du Monde”. C’est sur cette terre inhospitalière et désertique, que je désirais être mis à l’épreuve, méditant et réfléchissant quotidiennement, à chaque pas que je ferais.

            J’essayai de réfléchir également à mon rôle en tant qu’être humain dans un monde désormais incapable de donner un sens à ma propre vie et à l’existence en général.

            En ce qui concerne le sens théologique de la « traversée du désert », j’essayai de comprendre avant de partir pourquoi cette expérience nous fascine tant et en même temps nous effraie. Je crois que cette fascination s’explique par le désir de se connaître et d’acquérir une pleine maîtrise de soi, conditions de la foi dans l’avenir. D’un autre côté, c’est une expérience qui nous effraie terriblement, car elle symbolise la  douloureuse lutte pour la vie et la peur de la solitude.

            Quoiqu’il en soit, j’ai toujours pensé que les endroits inhospitaliers et les déserts offraient un terreau favorable au développement de la plus précieuse des lumières intérieures. Les difficultés et les périls rencontrés en chemin y sont certainement pour quelque chose dans cette édification.

            À cela, il convient d’ajouter la gloire, qui échoie à celui qui non seulement arrive à bout de la traversée, mais triomphe également de lui-même après être allé jusqu’aux limites de son corps et de son esprit. Une motivation et un enrichissement sans pareils…

            Il se peut que les déserts recèlent le remède intérieur et que la grandeur humaine s’y manifeste de la manière la plus spontanée et flagrante. En effet, pourquoi la vie (intérieure) ne s’épanouirait-elle pas dans des situations où la vie (extérieure) est quasiment inexistante ?

            Fort de cette vision positive, je décidai de me vouer corps et âme à ce projet, et j’engage tous ceux qui ont entendu leur « appel » à en faire de même.

            En cours de route, je compris combien la vie est simple dès qu’on fait le premier pas sur le chemin qui mène à la découverte de sa véritable essence. De la même manière, nous devenons plus patients et sûrs de nous-mêmes lorsque nous nous rendons compte que nous pouvons vivre avec beaucoup moins qu’on ne l’imagine et que nous pouvons nous passer du lourd fardeau de choses inutiles que nous portons chaque jour de notre précieuse vie. En prenant ainsi conscience de ces vérités, nous nous montrons plus généreux vis-à-vis de ceux qui nous entourent et nous voyons Dieu autant dans l’éclat d’une étoile que dans le regard lumineux d’un enfant.

            Je peux affirmer que le désert est un espace qui se prête à merveille à la recherche de réponses et à la formulation de nouvelles questions à un niveau de conscience propice au développement continu de notre personnalité. Le désert nous permet également de nous retrouver nous-mêmes, nous préparant au mieux à ce bref passage sur Terre et nous amenant à connaître notre rôle comme membre d’un univers unique et infini.

            Enfin, le désert n’est pas nécessairement un lieu distant rempli de mystères et de secrets. Nous traversons en effet de petits déserts chaque jour, sans avoir parfois à sortir de chez nous, lorsque nous essayons de trouver les réponses à nos questions dans le désordre étouffant de nos vies.

            Assurément, les questions ne sont pas les mêmes pour chacun, car chacun de nous a ses propres doutes et sait exactement ce dont il a besoin et ce qu’il doit chercher.

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Masque utilisé dans les cérémonies secretes du Hain

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INTRODUCCION

            Selon les sources historiques, vers 1300 avant notre ère, il se produisit un miracle connu sous le nom de “miracle du désert”. Celui-ci éleva la conscience de tout un peuple en lui procurant une expérience extraordinaire. L’expérience à laquelle je me réfère conduisit une multitude à sortir de sa condition d’esclave en Egypte et à errer pendant 40 ans dans un vaste désert de sable, cherchant un nouveau havre pour s’établir et recommencer sa vie.

            Cette longue marche au milieu du néant ne fut nullement une promenade de santé, mais elle permit à ce peuple de mûrir au cours de sa quête d’une nouvelle identité. Elle donna lieu surtout à l’apparition d’un phénomène qu’on appelle la foi.

            Ce fut une initiation où des personnes fort différentes les unes des autres se virent obligées à vivre ensemble et à constituer un nouveau peuple. Quiconque s’informe sur cet épisode historique arrivera sûrement à la conclusion que cette pérégrination de 40 ans donna naissance au peuple d’Israël.

            Ultérieurement, Jésus-Christ reçut un appel et décida d’affronter le désert pendant 40 jours, se dépouillant totalement de sa divinité, ce qui l’obligea à faire face en simple homme à ses doutes, peurs, désirs ou illusions, autrement dit, tout ce qui l’empêchait de poursuivre son cheminement vers la lumière.

            Dans ce contexte, le désert est avant tout un lieu mythique, symbolique, qu’inévitablement nous devons traverser un jour ou l’autre, soit que nous décidons d’aller à sa rencontre, soit qu’il vienne à nous quelque jour de notre vie.

            Le désert est non seulement un espace où la vie se fait rare, mais également un lieu où éclatent au jour nos douleurs, crises, égoïsmes… Un lieu où nous apprenons à nos dépends que nous ne contrôlons pas tout, et notamment pas les forces naturelles qui régissent la vie et l’univers.

            Pour se déplacer dans un désert, il faut d’abord se débarrasser de son égo et s’en remettre à Dieu pour se fier à Lui et dialoguer avec Lui à chaque instant, si bien qu’on recevra les réponses à nos doutes ainsi que les indications qui permettront d’arriver en toute sécurité au bout du chemin. Sans Sa présence constante, il est pratiquement impossible de se procurer cet aliment spirituel si précieux pour le corps et l’âme et vaincre ainsi la solitude, la peur et le doute.

            Mais pourquoi avoir choisi la Patagonie comme désert personnel?

            À l’âge de quatre ans, je suis parti en voyage avec mes parents dans l’extrême sud de l’Amérique, traversant en voiture les villes de Puerto Natales et Punta Arena ainsi que le détroit de Magellan avant d’arriver à la ville connue sous le nom de “Fin du monde” (Ushuaia). À cette époque, vers 1964, les routes étaient fort mauvaises, notamment à l’extrême sud,  où la partie finale de la Cordillère des Andes rendait difficile la traversée de la Terre de Feu car elle traverse l’Île Grande d’est en ouest et termine en bordure de l’océan Atlantique. Aujourd’hui les routes sont bien meilleures, mais elles n’en demeurent pas moins très peu fréquentées, de sorte qu’il est possible de conduire sur de longues distances sans croiser le moindre véhicule dans les deux sens de circulation.

            Je me souviens que nous avons été obligés de faire une halte afin de changer un pneu qui avait crevé.

            Notre voiture était une Chevrolet Opala quatre portes, bleu ciel, toit noir pourvu d’une solide structure en fer chromée qui permettait de transporter des valises et autres affaires sans encombrer l’intérieur du véhicule. Par la suite, à la faveur d’une conversation avec mes parents où nous nous remémorions cette aventure, j’appris que ce voyage avait pour objet de célébrer leur troisième anniversaire de mariage.

            Nous étions au mois de novembre et l’hiver s’était beaucoup prolongé cette année-là, de sorte que le sommet des montagnes était encore en grande partie couvert de neige.  Mon père venait juste d’acquérir sa voiture et son rêve était de faire la traversée de Paso Garibaldi, réputé être le seul passage praticable des Andes Fuégiennes, segment le plus austral de la Grande Cordillère.

            Bien qu’une nouvelle voie routière eût été construite (achevée vers 1970) pour écouler la production industrielle de la zone franche située dans la région d’Ushuaia, il existe encore une vieille piste en terre qui croise en plusieurs points la nouvelle route appelée “Camino Nuevo”.

            Sur le point le plus élevé des deux routes (la nouvelle et l’ancienne), où elles se rencontrent et se transforment en une seule, il y a un mémorial dénommé “Paso Garibaldi”, commémorant le passage en novembre 1956 de la première automobile conduite par un particulier. Une camionnette Buick des années 20 appartenant à un certain Julio Canga avait en effet accompli cette traversée, reliant définitivement les villes de Rio Grande et Ushuaia.

            Deux jours après l’ouverture de la route (encore en terre à l’époque), un touriste américain venu d’Alaska réitéra la prouesse, franchissant le passage avec sa jeep amphibie. Il importe de mentionner que le nom de “Paso Garibaldi” ne fait pas référence à Giuseppe Garibaldi, mais bien à Raul Garibaldi Honte, le fils d’une native de la tribu Haush appelée Luisa Honte et de l’italien José Stroppa. Raul était un employé d’une sous-préfecture locale et il était également connu sous le nom de “Paka”, son nom indigène.

            C’est lui qui à partir du Lac Escondido (à côté de la ville d’Ushuaia) chercha sans relâche un passage naturel dans les Andes, lequel deviendrait vers 1936 la première rue à faire le lien entre le reste du continent et la “Fin du Monde”. L’histoire raconte que sa mère lui apprit l’existence d’un sentier ancestral  utilisé depuis des années par les Indiens Selk’nam et Manekenk pour traverser les montagnes et le sentier en question lui permit de découvrir cette passe.

            Il convient de dire que Paso Garibaldi est encore aujourd’hui le seul point de passage entre le reste du continent et la ville d’Ushuaia.

            Revenons à la halte que nous avions effectuée pendant notre voyage : je me souviens que les tâches pénibles incombèrent à mon père, pendant que ma mère le divertissait en chantant à côté de lui ou en lui racontant des choses amusantes. Ma mère avait une voix sublime et nous aimions l’écouter chanter.

            Pendant ce temps, je me sentis libre de sortir de la voiture pour contempler les arbustes et l’étendue de terre plane et longue qui se déroulait jusqu’à une glorieuse chaîne de montagnes dont la silhouette s’inscrivait sur l’horizon. Les arbustes n’étaient pas si parsemés et ils arboraient une couleur dorée légèrement brunâtre, en raison du desséchement causé par l’hiver qui venait de s’achever. C’était une somptueuse steppe patagonienne.

            Au loin, la terre et les montagnes fusionnaient leurs couleurs, formant une épaisse bande brunâtre. Malgré l’air froid, le ciel était d’un bleu intense et la chaîne de montagnes semblait posséder une infinité de tons de marron. Et ses tours aux formes et tailles diverses scintillaient sous le soleil.

            Après avoir regardé l’horizon pendant quelques instants, je me rendis compte que l’un des arbustes à côté de la voiture bougeait de manière singulière, suggérant la présence d’un animal. À ma grande surprise, c’était un lapin gras et gris, qui en sortant de l’arbuste s’arrêta et me regarda fixement.

            Comme j’étais tout petit, je ne possédais pas le discernement nécessaire pour mesurer combien je risquais de me perdre dans cet endroit lointain et désert, et obéissant à un mouvement irréfléchi typique d’un enfant, je me lançai dans la lande à la poursuite du petit animal.

            Je ne fus pas long à me rendre compte que je m’étais trop éloigné de mon lieu de départ et j’eus la nette impression d’être égaré au milieu d’une infinité d’arbustes qui se ressemblaient tous. Je m’affolais et me mis à pleurer, accroupi, le visage dans mes mains, me couvrant les yeux. C’est alors que je sentis un léger contact sur ma main.

            Stupéfait, je vis un petit homme aux caractéristiques fort drôles. Son regard n’eut pas plus tôt croisé le mien, qu’il me sourit et émit un grognement léger et affable. Il resta immobile et je sentis venir d’autres petits hommes qui sortaient de derrière les arbustes alentour. Ils formèrent un cercle autour de moi et me regardèrent avec un œil bienveillant et tendre, qui aujourd’hui encore me fait souvent rêver à ce moment magique.

            Après quelques instants, celui qui semblait être le plus vieux me prit par la main et me reconduisit délicatement à l’endroit d’où j’étais venu, de sorte que j’aperçus la voiture ainsi que mes parents.

            Il devait s’être passé seulement quelques minutes, car mon père était accroupi changeant le pneu et ma mère chantait toujours à ses côtés, souriante. Lorsque je les vis, je poussai un long soupir de soulagement et je sentis une joie intense. Main dans la main avec moi, le petit homme me sourit avant de me donner l’accolade pour prendre congé de moi.  Je me rendis compte qu’il était à peine plus grand que moi, autrement dit, il mesurait au maximum 1 mètre 20.

            J’accourus vers la voiture et dès que j’eus atteint mes parents, je jetai un coup d’œil en arrière et le petit homme me regardait, debout au milieu des arbustes, comme s’il voulait veiller sur moi jusqu’à ce que je sois arrivé à bon port.

            Je criais sans attendre :

            –          Maman, maman, je me suis perdu!

            Ma mère prit un air surpris, ne comprenant pas ce qui s’était passé. Elle plaisanta :

            –          Vraiment, mon cœur? Et comment tu as retrouvé ton chemin?

            –          C’est un petit homme qui m’a ramené, il est là-bas, regarde ! – Et je designais l’arbuste, où l’homuncule se tenait.

            Curieusement, ma mère ne le vit pas, contrairement à moi, qui le distinguais parfaitement, de sorte que j’insistais fermement pour qu’elle regarde mieux.

            –          Bon, viens, dit ma mère, ton père a terminé de changer le pneu. On va se remettre en route.

            J’insistai :

            –          Mais et le petit homme ? Nous devons l’amener chez nous, maman. Il fait três froid dehors et on ne peut pas le laisser ici.

            –          Tu as dû avoir peur, mon chéri. C’est très courant, lorsqu’on est inquiet. Viens avec maman un peu sur le siège avant. Dépêchons-nous, il commence à faire très froid dehors.

            Nous sommes entrés tous dans la voiture et mon père fit démarrer le moteur. Nous avons quitté le bas-côté et la voiture ne s’était pas plus tôt engagée sur la route, brinquebalant, que je bondissais sur la plage arrière, en piétinant ma pauvre mère.  Je fixais l’endroit où je m’étais tenu quelques instants auparavant et je vis des petits hommes qui sortaient des arbustes en grand nombre et prenaient place sur le bas-côté où la voiture s’était garée pour être dépannée. Le petit être qui m’était venu en aide levait la main droite pour me faire un signe d’adieu, alors que les autres restaient autour de lui, m’adressant des regards chaleureux et tendres.

            À cet instant, sans même le comprendre, je faisais ma première expérience spirituelle avec des êtres magiques sur la piste que j’appellerais par la suite « Chemin sacré ». Nombre d’années se sont écoulées dès lors et peu à peu cet épisode s’enfouit définitivement dans les tréfonds de l’oubli.

            Cependant, même adulte, je faisais fréquemment des rêves étranges où apparaissaient des êtres magiques et lorsque je me réveillais, j’avais la sensation que je reviendrais un jour dans cet endroit et que je trouverais une réponse à toutes les questions ensevelies dans ma mémoire.

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Masques utilisé pour le Membres de la Société Secrète de la Hain

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PROLOGUE

            Vers l’an 1500, un groupe d’explorateurs venu de l’Ancien Monde aperçut une terre extrêmement aride, rocheuse et totalement inconnue, bordée par une infinité d’îles aux tailles diverses et variées.

            Elles étaient surmontées par d’immenses colonnes de fumée, qui étaient hautes au point de donner l’impression de toucher le ciel. Il s’agissait en vérité de grands feux allumés par les natifs de ce territoire fort inhospitalier, composé de petites masses de terre et de roche qui semblaient flotter sur les eaux glaciales les entourant de toutes parts. Ce décor mystique et curieux qu’il voyait pour la première fois leur inspira le nom de “Terre de Feu”. Bien que cet endroit soit encore aujourd’hui quelque peu lointain, il attira du monde entier un grand nombre de personnes assoiffées d’aventures, d’histoires et de légendes.

            Après m’être informé sur cette région et avoir appris qu’elle était connue sous le nom de “Fin du Monde”, je pensai par-devers moi : si c’est là que le monde s’achève, ce doit également être là qu’il commence, car toute fin est également un début.

            Mais quelque chose me fascinait dans cette “Fin du Monde” – ses natifs, les hommes qui s’y rendirent, les expériences vécues par eux dans un milieu si inhospitalier et désolé – au point de le choisir comme désert à traverser.

            Explorateur, photographe et prêtre salésien d’origine polonaise, qui se rendit célèbre pour son travail de missionnaire en Terre de Feu, Alberto de Agostini écrivait vers 1875: “À l’extrémité de cette pointe de terre baignée par les océans Atlantique et Pacifique, qui se rétrécit à mesure qu’on s’approche des pôles, le continent semble s’effriter en un vaste archipel qui, séparé de la terre ferme par le détroit de Magellan, pénètre dans les froides et mystérieuses solitudes de l’Antarctique connue sous le nom de Terre de Feu”.

            À son retour en Angleterre après trois longues années dans l’extrême sud, Darwin écrivit les souvenirs de son passage dans la Fin du Monde : “Je ne pense pas être le seul à qui cela arrive,  pourtant je ne cesse de me demander pourquoi ces déserts arides sont  enracinés si profondément dans ma mémoire?”

            À cette époque ou à peu près, l’ingénieur Julius Popper, juif italien naturalisé argentin, témoigna dans ses écrits de ses découvertes dans cet immense désert : “J’ai vu des nains et des géants, des forêts souterraines, des jungles antarctiques, des grottes sous-marines et des colosses de granit, mais également les portes intactes du paradis”.

            Bien d’autres s’aventurèrent dans cet immense désert si inclément et en même temps si mystérieux et fascinant : Thomas Bridges, George Despard, Allen Gardner, Robert Fitzroy pour n’en citer que quelques-uns. Dans leur majorité, c’était des explorateurs et missionnaires qui optèrent de leur propre chef pour aller à la rencontre de leur désert personnel.

            On appelle cette région “Fin du Monde” parce qu’il s’agit  du bout de terre le plus austral de la planète et du dernier endroit habité avant l’Antarctique, raison pour laquelle de grands explorateurs, aventuriers et pionniers décidèrent de s’y établir de manière fixe ou temporaire. Juste après l’arrivée des premiers explorateurs et missionnaires, certaines puissances européennes furent littéralement obsédées par le Pôle Sud, ce qui entraîna une espèce de “ruée vers l’extrême sud” au début du XXème siècle.

            Les intentions étaient bien entendu les plus diverses : cartographier les terres et les îles méconnues, découvrir de nouveaux territoires et de vastes continents, dénicher des richesses et obtenir le droit de les posséder.

            Je dois dire que les promoteurs de ces expéditions pesèrent beaucoup dans mon choix de la “Fin du monde”. En me renseignant sur ces expéditions, je cherchais à mieux connaître l’âme de ces grands hommes, qui endurèrent le froid, la faim, la solitude et connurent la gloire et la mort.

            D’après ce que j’avais pu trouver dans l’histoire, la majorité de ces hommes, même s’ils s’acquittaient scrupuleusement de leurs tâches et obligations vis-à-vis de leurs bailleurs de fonds, cherchaient à satisfaire leurs propres intérêts particuliers. Ce sont précisément ces intérêts particuliers que j’ai essayés de déchiffrer à travers leurs rêves, car c’est là que réside leur cœur.

            Que dire du capitaine Fitz Roy, qui se retrouva dans l’extrême sud par hasard? Par peur de la solitude et du vaste et aride désert qu’il allait affronter, il demanda à la Couronne Britannique de lui permettre d’amener à bord un jeune naturaliste nommé Charles Darwin, dans le dessein de lui tenir compagnie pendant cette longue et difficile durée de travail. Pour sa part, Darwin eut l’occasion de découvrir un vaste désert avant de conclure sa théorie de l’évolution des espèces.

            Dans un passé qui n’est pas si lointain, le capitaine A.P. Moller, fondateur de l’une des plus grandes entreprises de navigation du monde, possédait au début de sa carrière une seule embarcation de petite taille et emmenait fréquemment avec lui son épouse en voyage afin d’échapper aux longues périodes de solitude et de ne pas rester trop longtemps loin d’elle. Lors de l’un de ses voyages, son épouse tomba gravement malade au point qu’il manqua de la perdre.

            Aux prises avec une forte tempête en plein milieu de l’océan, il se sentait fragile et impuissant à le sauver. Dans un moment d’extrême angoisse, il la mit au lit et sortit sur le pont, détrempé par l’eau de mer et la pluie, implorant Dieu de lui envoyer ne serait-ce qu’un seul signe pour qu’il tienne bon et ne cède pas à l’angoisse et au désespoir. L’histoire raconte qu’un vent suave lui caressa le visage et pendant quelques minutes une brise sèche souffla sur le bateau. Les nuages commencèrent à se dissiper peu à peu, et c’est alors qu’il regarda le ciel et vit briller une immense étoile esseulée entre les nuages, signe que sa prière avait été entendue. Dès lors le temps devint favorable et il ne tarda pas à arriver à bon port.

            Son épouse fut exaucée et survécut. Et dès qu’ils accostèrent, il demanda qu’une grande étoile blanche dans une grande flamme bleue ciel fût peinte sur la cheminée de son bateau en remerciement à Dieu, qui l’avait aidé à surmonter ses moments d’angoisses au milieu du désert. Son entreprise prospéra au fil des années, devenant un véritable empire, et l’étoile peut être vue de loin sur tous les bateaux de sa flotte.

            Un voyage à la “Fin du monde” donne lieu à tant de manifestations de foi, persistance et détermination, que je préfère les évoquer à une autre occasion.  Ainsi, à mesure que j’avancerai, parcourant les chemins empruntés par quelques-uns de ces grands hommes, j’essaierai seulement d’exprimer mes sentiments.

            Enfin, pour établir une analogie avec les dernières découvertes scientifiques sur la puissance du néant, la fameuse antimatière, je crois que les lieux les plus inhospitaliers et lointains se prêtent particulièrement au jaillissement tous azimuts de notre lumière intérieure.

            Et ce sont justement ces mises à l’épreuve et ces initiations qui nous élèvent comme être humain et divin et nous découvrons alors le véritable rôle que nous devons jouer dans le monde et la vie des autres.

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Dessin: Typique Canoe Fueguina

CHAPITRE I

Les préparatifs de Voyage

            i-postl était minuit passé ce vendredi 3 novembre. Il pleuvait beaucoup et il ventait fort, ce qui m’inquiétait car le lendemain matin, mon avion devait partir tôt de Santa Catarina pour l’extrême sud de l’Amérique.

            Peu de temps auparavant, j’avais terminé de vérifier si j’avais toutes mes affaires, mes papiers et mes billets. Tout semblait en ordre. Il ne me restait plus qu’à consulter mes courriels et confirmer mon rendez-vous avec Juan, un ami et compagnon de voyage. Mais auparavant, je décidai de prendre un bain tiède pour me décontracter en espérant que mon anxiété diminue.

            Je rassemblai ensuite toutes mes affaires et les posai sur mon canapé rouge dans le coin à droite de ma salle à manger, le point le plus proche de la porte. Je regardai pendant un instant mes bagages et poussai un long soupir :

            –          Je suis prêt !

            Ensuite, je pris l’ordinateur dans mes mains et ouvris ma messagerie électronique. J’eus la désagréable surprise de recevoir un courriel de dernière minute de Juan, qui annulait sa venue pour des raisons de santé, et à ce même instant, je crus que j’allais renoncer moi aussi. Depuis le début de l’année, j’avais essayé de trouver un partenaire disposé à entreprendre un voyage jusqu’à la Fin du Monde, mais presque tous s’étaient rétractés, sauf Juan, à ma stupéfaction d’ailleurs, car je croyais qu’il serait le premier à refuser.

            Juan avait entre 55 et 60 ans. C’était un ingénieur d’origine hongroise et il habitait à Buenos Aires depuis qu’il avait obtenu son diplôme en Angleterre. Divorcé, il n’avait qu’un enfant, une fille. Il descendait d’une famille noble qui égrenait les générations d’aventuriers ayant tiré un trait sur le train-train quotidien pour se risquer dans les terres lointaines et méconnues de l’extrême sud de l’Amérique. J’avais obtenu son contact par l’intermédiaire d’un célèbre amateur d’aventures et d’histoires relatives aux cultures indigènes d’Amérique du Sud. Je découvris ensuite que cette personne ne le connaissait pas tant que cela, bien qu’elle m’ait garanti de toutes les façons possibles et imaginables qu’il s’agissait d’un homme fiable, cultivé et doué d’une haute spiritualité.

            Dès mon premier contact avec lui, je l’avais imaginé, d’après les courriels que nous avions échangés, sous les traits d’une personne expérimentée et sensée, polie et en même temps drôle, un mélange parfait pour ce voyage. Plus notre amitié se consolidait, plus Juan se montrait un partenaire idéal pour cette aventure, car c’était un bon connaisseur de la région et des peuples qui  avaient habité la Terre de Feu jusqu’à une époque encore proche de la nôtre.

            D’après son histoire, son grand-père maternel était un explorateur qui avait parcouru la Terre de Feu en quête d’aventures et dans l’espoir de percer à jour les mystères du peuple le plus austral de la planète. Nombre de ses voyages auraient été accomplis en solitaire, à pied ou à cheval. En certaines occasions, il aurait été accompagné par des amis qu’il s’était fait en route, la plupart appartenant au peuple fuégien, qui après l’avoir côtoyé pendant des années, finirent par le considérer comme un ami fidèle et un des leurs.

            Comme son grand-père était mort depuis longtemps, Juan avait remisé ses histoires et ses souvenirs. Ainsi il ne pouvait plus compter sur la mémoire vivante des régions qu’il avait traversées, ni sur le témoignage des personnes qu’il avait rencontrées au cours de ses voyages. Cependant, son grand-père lui avait fait un cadeau : une petite boite rustique en bois ornée de pierres colorées, remplie de cartes, photos et documents importants qu’il avait collectés au fil de ses années d’aventures et de pérégrination en Terre de Feu. Parmi ces documents, il y avait une carte tracée de sa main et quelques inscriptions suggérant l’existence d’une route cachée qui commencerait près de la région des lacs, en Patagonie argentine.

            Le premier tronçon de cette piste, qui conduisait vers le sud, traversait diverses vallées et chaînes de montagnes, entrait en territoire chilien par la région de Torres de Paine et se poursuivait jusqu’à la petite ville de Puerto Natales en passant par un endroit où se trouvait une énorme caverne. Plus avant, elle franchissait à nouveau des montagnes, contournait des lacs, des glaciers et continuait en direction de la ville de Punta Arenas. Ensuite, la carte suggérait que la piste suivait le détroit de Magellan par voie de terre jusqu’au village de Puerto Hambre dans la région de l’ancien Fort Bulnes.

            La piste se terminait ainsi sur la côte du détroit, mais la carte indiquait qu’elle réapparaissait sur la rive opposée près de la zone où se trouvait la ville de Porvenir – capitale de la Terre de Feu chilienne.

            À partir de là, le tracé prenait un tour étrange : il indiquait deux nouvelles routes distinctes qui se séparaient et se confondaient à nouveau à hauteur du Lac Kami aujourd’hui connu sous le nom de Lac Fagnano, lequel s’étend sur près de 100 kilomètres et appartient aussi bien à l’Argentine qu’au Chili.

            L’une de ces routes paraissait plane tandis que l’autre semblait passer par des chaînes de montagne qu’il fallait donc franchir. D’après le tracé esquissé sur la carte, il s’agissait de la partie finale de la Cordillère des Andes qui en certains points traversait le continent sud-américain d’est en ouest, plongeant dans l’océan Atlantique à hauteur approximativement de l’île des États pour ressurgir finalement non loin de l’Antarctique.

            Une petite flèche sur la carte suggérait à l’aventurier qu’il valait mieux choisir la route qui traversait la partie finale de la Cordillère des Andes, et c’est justement celle-ci que nous avions décidé de prendre.

            Défrichée par le grand-père de Juan qui l’emprunta maintes fois, cette mystérieuse route nous amènerait également jusqu’à Ushuaia. Elle était là, sous nos yeux, n’attendant que nous pour être redécouverte. Mais nous n’en viendrions à bout qu’après avoir traversé le canal de Beagle pour arriver sur l’île Navarino, en territoire chilien, accostant pour ce faire à Puerto Williams, avant de gagner Puerto Toro, le village le plus au sud du monde.

            Après avoir pris connaissance de cette histoire,  de diverses cartes et de la documentation réunie par le grand-père de Juan, je m’enflammai à l’idée de trouver le point de départ de cette route et de la parcourir, car celle-ci me semblait appartenir à un monde lointain, totalement étranger à la réalité quotidienne.

            Au cours des mois qui suivirent ma rencontre avec Juan, je fis des recherches sur la Terre de Feu et les peuples qui y vécurent. Et pendant des nuits et des nuits, je fis le trajet en rêve et en pensée en essayant de l’imaginer afin d’échafauder l’histoire que j’écris aujourd’hui. Mais rien n’est comparable à ce que j’expérimenterais, sentirais et verrais de mes propres yeux, car la magie de cette route ne peut pas être exprimée par des mots.

            Cependant, le courriel de Juan reçu la veille au soir de notre voyage semblait mettre fin à mes rêves.

            Il ne s’agissait pas d’un simple communiqué. Il y avait en filigrane un appel m’engageant à ne pas renoncer, car cette première épreuve n’était peut-être qu’un petit test d’une longue série, selon lui. Juan terminait en disant: “Qui sait, il se peut que ce désistement ne soit pas le fruit du hasard, mais un modeste obstacle sur le chemin menant là où aucun homme n’est arrivé.”

            D’une certaine manière, ces paroles me semblaient entrer en résonance avec ma quête de ces dernières années, avec l’appel que mon cœur persistait à écouter : l’appel qui m’incitait à découvrir mon propre désert et à le traverser seul. Cependant, je dois reconnaître que je fus complètement pris au dépourvu par cette nouvelle.

            Juan avait joint à son courriel la carte de son grand-père et quelques bons conseils ainsi qu’un petit billet écrit de sa main dans une langue inconnue, que je devais imprimer et remettre à son grand ami d’enfance, Halimink, qui m’attendrait à l’aéroport d’El Calafate dans la région des lacs argentins et m’aiderait dans mon voyage. 

            Je fis le point et essayai de digérer le courriel de Juan ; le fait que je devais retrouver un parfait  inconnu me rendait plus nerveux encore. J’envisageai d’abandonner, même si je devais perdre tout l’argent que j’avais investi en billets d’avion, habits et accessoires.

            Je décidai de répondre au courriel en reprochant à Juan d’avoir ruiné mes projets  et également de m’avoir pris pour un idiot. Au fond, je devais vraiment être un idiot, car j’avais confié un projet d’envergure à une personne totalement inconnue, qui se fiait à des histoires racontées par un vieillard qui n’était même plus de ce monde. Et la carte ? Qui pouvait réellement garantir que cette carte était authentique ? Elle pouvait très bien être le fruit de l’imagination d’un vieux moribond qui se plaisait à se comparer à Indiana Jones.

            J’écrivis un courriel à Juan faisant part de tous mes griefs, cependant avant même de l’avoir terminé, je me repentais de l’avoir écrit, et je décidai de ne pas l’envoyer sur-le-champ. Je résolus de prier quelques minutes auparavant.

            Je demandai à Dieu qu’il éclaire mes pensées et qu’il m’envoie un signe, aussi infime soit-il, afin de m’indiquer si je devais ou non me lancer dans ma quête de la route perdue de la Terre de Feu.

            Après presque une heure de prière et de réflexion, alors qu’il était déjà deux heures du matin, je n’avais toujours obtenu aucune réponse, aucun signal, rien… Angoisse. Je me levai et marchai jusqu’à la fenêtre de ma chambre et je l’ouvris pour prendre un bol d’air pur. C’est alors qu’une légère brise toucha mon visage, l’humidifiant avec douceur. Le ciel était toujours couvert,  même si la pluie s’était pratiquement arrêtée.  Lorsque je tournai le visage vers le ciel, j’aperçus une petite étoile parmi les nuages turbulents qui passaient devant elle à toute allure.

            Une unique et minuscule étoile, perdue dans un océan de nuages qui semblait infini, persistait à briller pour moi. C’était le signe que j’avais demandé à Dieu. Un signe qui avait déjà été donné au cours de l’histoire…

            Je revins à mon ordinateur et effaçai immédiatement la totalité du message que j’avais écrit à Juan où je l’insultais et lui reprochais d’avoir ruiné mon rêve. Ah ! Si tout le monde prenait ce genre de décision, on éviterait bien des conséquences indésirables.

            À la place de ce très long message, j’écrivis une réponse brève, qui disait ceci en substance :

            “Cher ami, je sais que tu n’as pas ménagé ta peine pour que nous puissions nous retrouver demain avec ton ami afin d’initier cette grande aventure. Puisse Dieu nous venir en aide pour que nous découvrions la piste perdue signalée par les cartes et documents de ton grand-père, que tu m’as envoyés.  Je te remercie beaucoup de m’avoir confié toutes ces informations conservées avec tant de soin pendant de longues années.  Je sais que d’une certaine façon tu m’accompagneras au cours de ce voyage. J’espère te retrouver bientôt à Buenos Aires pour évoquer avec toi toutes les expériences que j’aurais faites en Terre du Feu  et te parler de tous les gens que j’aurais croisés au cours de ce périple. Quant à la piste, n’aie crainte, je la découvrirai.”

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Dessin: Navire de Beagle por Conrad Martens

CHAPITRE 2

L’arrivée à El Calafate et la rencontre avec Halimink –

Le point de départ de la piste

             a-postprès avoir écrit la réponse à Juan, je m’allongeai afin d’être frais et dispos le lendemain matin, mais je savais qu’il ne serait pas facile de m’endormir. Malgré tout, j’essayai de me calmer. Il ne s’était écoulé que quelques instants et sans que je m’en aperçoive, le réveil sonna et je dus me lever en hâte. Je m’habillai et pris un repas rapide.

            Tout se passa au mieux ce matin-là. L’avion n’avait pas de retard, mais il fallut faire des escales. D’abord à Buenos Aires, où nous changeâmes aussi bien d’avion que d’aéroport. J’attendis quatre heures environ avant de prendre mon vol pour El Calafate, où je devais rencontrer l’ami d’enfance de Juan.

            El Calafate est une petite ville située dans la province de Santa Cruz à proximité de la frontière avec le Chili. Sa population s’élève à peu près à 8 500 habitants, mais ce nombre augmente considérablement à certaines périodes de l’année, car la ville bénéficie d’une bonne structure hôtelière, d’un aéroport  moderne et d’un large éventail d’activités touristiques, notamment pour les amateurs d’aventure. Ses routes sont fort bien conservées et signalisées, mais on y circule peu. Le climat est froid, la température moyenne annuelle oscillant entre cinq et sept degrés. Le nom d’El Calafate vient d’un arbuste qui pousse dans la région et donne un petit fruit, dont on fait des sucreries et des confitures ainsi que des liqueurs, qui sont en vente dans presque tous les magasins d’alimentation des environs.

            Il s’agit également de la ville la plus proche du parc national dos Glaciares, dans la région des Lacs argentins, où l’on trouve le glacier qui a la plus grande étendue horizontale : le Glaciar Perito Moreno. Ce glacier est en croissance constante malgré le réchauffement climatique, ce qui intrigue les scientifiques et spécialistes du monde entier, attendu qu’il est l’un des seuls glaciers qui présente cette caractéristique.

            La région possède encore un autre glacier important : le Glaciar Upsalla, dont l’accès se trouve près de l’entrée du petit village d’El Chalten, considéré comme la capitale argentine du trekking.  Ce village a été classé par le Patrimoine Mondial de l’Humanité en raison de ses magnifiques formations géologiques, sa faune et sa flore qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde et qui se situe au pied du fameux mont Fitz Roy, réputé l’un des plus difficiles à escalader en raison notamment des conditions climatiques.

            Les glaciers de la région des Lacs Argentins sont d’imposants gardiens de neige, qui se sont formés au fil des millénaires et descendent des hauteurs de la Cordillère des Andes sur des distances qui peuvent aller jusqu’à 180 kilomètres. Un glacier est principalement composé de neige compacte et sa formation graduelle donne lieu à un spectacle sans équivalent : l’apparition de centaines de tons qui vont du bleu le plus sobre jusqu’au blanc. Tous ces glaciers se terminent aux Lacs Argentins en se fragmentant de diverses façons, en petits morceaux de glace ou en immenses icebergs, qui descendent lentement le lit du lac, s’échouent parfois sur le rivage et y restent jusqu’au moment où ils fondent. Ils descendent au rythme d’un mètre voire plus par jour et ce déplacement produit des frottements, entraînant une grande quantité de sédiments extrêmement ténus qui flottent sur l’eau et forment ainsi une sorte de Voie Lactée aquatique parfois dénommée « le lait des glaciers ». C’est un spectacle stupéfiant auquel tout le monde devrait assister un jour.

            En débarquant à El Calafate, je ne perdis pas de temps et allai directement au tapis roulant pour prendre mon sac à dos et mon équipement de randonnée. À ma grande surprise, il n’y avait personne pour m’attendre à la porte de sortie. Je m’acheminai vers le parking au-dehors et je regardai autour de moi : pas l’ombre d’Haliminik. Je regardai ensuite la route qui donnait accès à l’aéroport et je distinguai une silhouette qui s’approchait, un sac à dos rustique sur les épaules et un bâton dans la main droite, de ceux qui servent d’appui dans les longues marches. À mesure qu’il s’approchait, je m’aperçus qu’il s’agissait d’un métisse de basse stature, aux épaules larges et au port robuste. Je l’observai, immobile, et le laissai venir vers moi. Quand il eut atteint une distance qui permettait le contact verbal, il s’arrêta et me regarda dans les yeux, et avec calme et douceur, il prononça mon nom et je prononçai le sien sur le même ton.

            Halimink justifia son retard : il avait l’habitude d’attendre sous un arbre pour apprécier, assis, le paysage désertique aux alentours de l’aéroport, et il ne se releva que lorsqu’il vit le “grand oiseau métallique” toucher le sol.

            Dès cette présentation, j’éprouvai une vive curiosité pour lui, car il ressemblait à un de ces natifs qui porte en lui l’enchantement de sa terre. Malgré mes heures de voyage, je ne me sentais pas fatigué, peut-être parce que j’étais curieux de ce qui allait venir. Je lui demandai où je pouvais acheter à manger avant de partir, et au lieu de me répondre directement, il agita une main dans la direction que nous devions suivre.

            –          Nous avons une longue route devant nous, ne te soucie pas de l’intendance.

            Alors que nous commencions notre périple par la route qui donnait accès à l’aéroport, j’essayai de nouer des liens plus étroits en m’intéressant à sa vie et à sa personne. Ainsi je lui posai une série de questions auxquelles il répondait poliment, sans se départir de sa gentillesse et de sa bonne volonté, bien qu’il ne donnât presque jamais de détails.

            Haliminik était né dans le cœur de la Terre de Feu sur l’Ile Grande, à proximité du Lac Kami, aujourd’hui connu sous le nom de Lac Fagnano. Lorsqu’il arriva à l’âge adulte, sa famille migra pour la Terre des Alakalufes, un parc national qui appartient au Chili, près de la ville de Puerto Natales. Les Alakalufes formaient un vaste groupe d’Indiens de la partie australe du Chili, nomades par nature et spécialiste de l’art de naviguer en canoë. Ils sillonnaient pratiquement tous les canaux de Patagonie occidentale, le détroit de Magellan dans toute sa longueur, depuis le Pacifique à l’Atlantique, outre les canaux à l’ouest de l’Ile Grande.

            Ils étaient réputés être d’une grande sagesse. Il possédait également une langue bien définie connue sous le nom de kawésgar, mot qu’ils utilisaient pour se nommer et qui renvoyait à l’idée de « personne » ou « être humain ».  On estime que le peuple Alakalufe, avant l’arrivée de l’homme blanc, était composé d’approximativement 3000 individus. Cependant, dès leur premier contact avec les Européens, ils commencèrent à acquérir une série d’infirmités qui entraîna leur déclin quasi-total.

            Autre fait curieux et significatif qui se produisit à partir de 1870 dans des villes européennes et nord-américaines : l’exhibition d’indigènes sud-américains vivants, coutume qui ne cessa qu’au début du XXème siècle. Des familles entières de diverses ethnies étaient exhibées en France, Angleterre, Belgique et Allemagne. Ils arrivaient en Europe par le truchement de sociétés scientifiques ou commerçantes, qui gagnaient de l’argent grâce à ces spectacles. C’était un véritable périple qui durait des mois au cours desquels ils contractaient des maladies dont ils mouraient par la suite. En tout cas, il était rare qu’ils reviennent vivants dans leur terre d’origine.

            Nous quittions la route de l’aéroport et nous engagions sur celle qui nous conduirait au début de la piste que nous devrions suivre pour nous rendre dans l’extrême sud. Nous fûmes contraints de nous arrêter à un poste de police appelé Gendarmaria.

            De part et d’autre du guichet se tenaient respectivement deux soldats, qui arrêtaient les automobiles. L’un d’eux me demanda mon identité et m’interrogea sur mon origine et ma destination. Halimink intervint et déclara qu’il m’accompagnait. Plus rien alors ne me fut demandé. Mon passeport me fut restitué et je vis l’un des soldats adresser un subtil salut à Haliminik de la main gauche, croisant deux doigts pendant qu’ils tenaient droits les trois autres. Celui-ci lui retourna son salut en baissant la tête en manière d’assentiment et de remerciement. J’y vis une connivence entre eux deux. En partant, je demandai à Halimink ce qu’était au juste une Gendarmaria et il se borna à me répondre qu’il s’agissait d’un poste frontière indépendant. Je lui demandai également s’il était un ami du soldat qui semblait l’avoir salué et il répondit seulement oui sans donner davantage de détails.

            Je remarquai une certaine réticence à ce sujet et je décidai de me concentrer sur la route. Par la suite, je chercherais à comprendre ce qu’était de fait cette Gendarmaria et quelle en était l’origine. En 1938 fut créée en Argentine la Gendarmeria Nacional dans le but de consolider les frontières et protéger ceux qui se dirigeaient vers les régions les plus lointaines et extrêmes du pays, et elle devint par la suite une sorte de police de frontière. Autre particularité : les policiers y sont soumis à une discipline extrêmement stricte.  Ils disposent d’une forte structure et d’une doctrine militaire qui leur permettait de s’acquitter de leurs fonctions par temps de paix, et en temps de guerre, ils devaient obligatoirement intégrer les autres forces terrestres armées, tant et si bien qu’en 1982 les Gendarmeiros prirent une part active à la guerre des Malouines.

           Je cherchai dans l’Histoire s’il avait déjà existé une institution policière dont la fonction principale était de protéger les voyageurs qui se déplacent ou migrent dans le territoire d’un pays. Je fus surpris en apprenant que le nom “Gendarmaria” dérivait du terme français “Gendarme”, qui lui-même provenait de l’ancien français “Gens d’armes” ou “Hommes d’arme”. Historiquement, le terme “Gens d’Armes” se référe à un groupe de cavaliers d’origine noble qui, revêtu d’une lourde armure, se faisait fort de protéger les pèlerins qui se déplaçaient dans toute l’Europe pendant le Moyen Âge. Ainsi, la création de la gendarmerie française au XVIIIème siècle fut une source d’inspiration et un modèle pour d’autres pays à la fin du XVIIIème siècle, comme le Portugal avec la Guarda Real, l’Italie avec les Pays-Bas, le Royaume de Sardaigne avec les Carbinieri, l’Empire russe avec la Zhandarmov ou encore la Guarda Real espagnole ou la Garde Impériale austro-hongroise.

            Après avoir pris connaissance de cela, je ne pus pas ne pas relier ces attributions aux Templiers, qui remplissaient un rôle similaire jusqu’en 1307, lorsqu’un vendredi 13 octobre, l’Ordre fut déclaré illégal par Philippe le Bel, et ses membres furent accusés d’hérésie, et arrêtés en même temps dans tout le pays puis torturés et brûlés vifs en place publique. Cet événement fut également connu sous le nom de Jour des Sorciers et contribua également à donner naissance à la superstition au sujet du vendredi 13.

            Cette étrange coïncidence et d’autres parallélismes m’amenèrent à maintes reprises à me demander si les “Gendarmeiros” pouvaient être des sortes de gardiens d’une route inconnue de la majorité des gens, hormis quelques personnes prédestinées à la connaître et à la préserver. Je me demandai également si le grand-père de Juan n’avait pas été un membre de ce groupe secret qui non seulement connaissait la piste, mais également tous les mystères qui l’environnent.

            Je n’avais aucune preuve ou confirmation verbale de la part d’Haliminik. J’eus la nette impression que sa réponse était affirmative et que j’étais sur le point d’emprunter une route sacrée et inconnue du commun des mortels. Cette impression s’accentua lorsque je l’interrogeai sur son occupation principale, à côté de son travail de guide. Il ne voulut pas s’attarder sur ce sujet, mais il me dit appartenir à un ordre secret qui gardait un mystérieux lieu appelé “Hain”. Sa fonction au sein de l’ordre était d’être un gardien du Premier Chemin. Puis il me demanda délicatement de me concentrer sur la route que nous suivions et que tout serait révélé en temps et en heure.

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Photo faite par Missionraire et Anthropoloque Martin Gusinde:

Membres de la Société Secrète de la Hain

            La Gendarmeria se trouvait à peu près à cinquante kilomètres de l’endroit où nous nous trouvions, à côté de l’entrée de la route principale qui donnait accès à l’aéroport d’El Calafate sur la Route 11. Après une brève vérification par les policiers de nos papiers d’identité, nous prenions cette dernière sur environ cinquante kilomètres avant d’atteindre la Route 40, que nous suivrions jusqu’à un endroit déterminé par Haliminink. Je me souviens parfaitement que nous tournions toujours à droite, lorsqu’il y avait une intersection, prenant la direction de l’extrême sud du continent, plus exactement de la “Fin du monde”.

            Malgré le froid qui règne en novembre dans cette partie du monde, le soleil cognait et je me plaignis de la soif. Halimink me rétorqua que nous aurions de quoi nous approvisionner en eau tout le long de la route et il me désigna les montagnes encore couvertes de neige. Logiquement, où il y a de la neige, il y a de l’eau, mais je ne voyais pas le moindre ruisseau le long de la route, ni le moindre amoncellement de neige sur le sol susceptible d’être transformée en eau.

            Le long de la route 40, la végétation est quelque peu parsemée. Cependant, il est possible de voir à partir de novembre la nature prendre vie et maintes tonalités de vert se former, de la plus claire à la plus foncée, et se mêler au sol marron, tandis que les montagnes caillouteuses s’élèvent à perte de vue.

            Nous croisions rarement une fleur colorée, mais lorsque c’était le cas, Halimink insistait pour s’arrêter. En ouvrant les bras, il faisait un geste tout en proférant des paroles étranges comme une sorte de salutation. Il en usait de même lorsque nous croisions des animaux – généralement des lapins et des zorros, petits renards fuégiens. À travers le calme apparent d’Halimink  lorsqu’il s’approchait d’eux, il semblait s’instaurer une interaction et une relation de tolérance mutuelle.

            Un peu plus loin, je me plaignis à nouveau de la soif et cette fois j’entendis Halimink dire que nous étions près du début de la piste, où nous pourrions nous reposer.

            –          Le début de la piste ! Je pensais que nous y étions déjà.

            Il se borna à sourire et me dit que je posai trop de questions.

            –          J’ai très soif et cela me déconcentre.

            Il me répondit en souriant :

            –          Les gens passent facilement à côté de la beauté de la vie dès que surgit une difficulté.

            N’aie crainte, la piste est toute proche maintenant et dès que nous aurons quitté cette route, nous monterons nos tentes pour passer la nuit. Il y a suffisamment d’eau là-bas.

            Cette réponse eut pour effet de me remplir de honte et je décidai de ne plus rien demander, acceptant entièrement les propositions qui m’étaient faites et me fiant aveuglément à Halimink. D’abord parce qu’il n’y avait rien d’autre à faire, j’étais déjà sur la route, sans nourriture, ni eau, accompagné par une personne qui, si elle m’avait été vivement recommandée, m’était complètement inconnue. Mais à ce stade, à quoi bon rebrousser chemin ou renoncer ? Je me souvins du courriel de Juan, où il m’écrivait que son désistement constituait une sorte de mise à l’épreuve. Je me rendis compte que j’avais alors surmonté la tentation du renoncement et si j’en étais là désormais, c’est que je devais continuer.

            Nous roulions encore cinq kilomètres avant de nous arrêter à la demande d’Halimink, qui me dit alors que nous étions arrivés à la piste. Cet arrêt me semblait être synonyme d’eau en abondance, nourriture, douche chaude et un délicieux lit parfumé et moelleux.  Je me méprenais complètement. Il me désigna un petit pont en pierre et dit :

            –          Nous prendrons la piste tôt demain matin. Ça suffit pour aujourd’hui !

            Nous quittâmes la Route 40 et nous engageâmes sur un sentier mal tracé, mais visible pour quiconque avait l’habitude de la parcourir parmi un labyrinthe infini d’arbustes, pierres et montagnes. Juste après le pont, il y avait un arbuste différent des autres et fort dense. Halimink se dirigea vers celui-ci et disparut derrière lui. Pendant que je regardais l’arbuste, j’entendais Halimink entonner un cantique dans une langue complètement différente de tout ce que j’avais entendu. Après quelques minutes, il reparut avec un autre habit que celui qu’il portait auparavant. Ce vêtement ressemblait à une tunique indigène masculine, grisâtre et élimé. Au lieu de chaussures, il portait maintenant des sandales. Il avait une large ceinture en cuir où étaient attachés quelques ustensiles comme un couteau, une bobine de fils, une pierre ponce et autres outils. Il tenait à son épaule droite un arc immense qui allait de sa tête jusqu’à ses genoux, et à son dos était accroché un panier contenant des flèches et quelques autres ustensiles. À son épaule gauche pendait par une corde une gourde, dont je déduisis qu’elle contenait de l’eau. Je lui demandai si je pouvais en boire un peu.

            –          Viens, l’eau est toute proche. C’est là que nous passerons la nuit.

            Je lui demandai ce qu’il avait fait de ses habits et il me répondit de manière simple et directe qu’ils ne lui seraient nullement utiles désormais, tout comme l’argent et les ustensiles utilisés en ville.

            Nous continuions encore trois cent mètres ou plus, quand les quelques arbustes rencontrés devinrent moins fournis. Et c’est dans cette végétation particulière que surgit un magnifique lac, exigu mais d’une beauté sidérante, surtout pour quelqu’un qui meurt de soif.

            –          Nous passerons la nuit ici, au bord du lac, dit-il. – L’eau est pure, elle est issue des montagnes qui nous entourent. Bois à volonté et dresse ta tente pendant que je me charge de nous procurer de la nourriture. Si je m’attarde un peu, ne te fais pas de souci. Il est parfois nécessaire de bien choisir ce que nous chassons, par respect pour l’animal.

            Il s’inclina devant moi et me tourna le dos, en tirant une flèche du panier. Ensuite, il se mit à tester la rigidité de la corde de son arc.

            –          Ni trop, ni trop peu, s’exclama le petit homme en disparaissant derrière les arbustes à Droite du lac.

            Je pensai par devers-moi : comment un endroit si magnifique peut-il être caché aux yeux des gens ? Je me dirigeai vers le lac et me baissai sur la rive. Je bus jusqu’à satisfaire ma soif, puis je repartis.

            La vraie beauté est rare et c’est certainement pourquoi elle est presque toujours cachée, en attente d’être découverte par les cœurs dignes de l’apprécier à sa juste valeur. Tout ce qui dans la vie est à portée de main tend à être peu valorisé. Maintes fois nous croisons quelque chose de beau et vrai et nous passons à côté sans avoir l’apprécié ou en avoir appris quoi que ce soit. Je crois que tant que nous serons par préoccupés ou centrés sur notre “moi”, nous passerons à côté de véritables merveilles. C’est peut-être pourquoi Haliminkinsistait pour que je fasse davantage attention, et c’est pourquoi chaque fois qu’il rencontrait une fleur ou un quelconque petit être, il le saluait par un geste d’admiration et de gratitude.

            Mon corps et mes pieds me faisaient mal et je décidai d’ouvrir mes chaussures. À cet instant une brise légère et froide passa sur mon visage et dans la foulée j’entendis tous les arbustes craquer autour de moi. Le froid me fit trembler et la fatigue m’accabla. Je m’assis et regardai autour de moi la splendeur et l’enchantement recelés par ce lieu. Je fermai les yeux, respirai à fond et remerciai Dieu d’être là au milieu de nulle part et de partout.

            Il était 19 heures passées et le soleil était toujours haut dans le ciel. À cette époque de l’année où l’été se rapproche dans l’hémisphère sud, les jours sont longs, la nuit se réduisant parfois à quelques heures de pénombre.

            J’entends des pas et je vois Halimink qui s’approche, tout sourire et un lapin dans une de ses mains.

            –          Voilà notre manger, dit-il. Termine ce que tu as à faire pendant que je prépare le repas.

            –          Ce n’est pas exactement ce à quoi je m’attendais, répondis-je. Je me souviens t’avoir demandé de faire une halte quelque part près de la ville, où j’aurais pu acheter quelque chose à manger pour la journée. Je n’ai jamais mangé de cette manière. D’ailleurs, je suis rebuté par la vue de cet animal mort, qui va être ouvert et lavé devant moi par-dessus le marché. Je vais l’accepter uniquemen tparce que je suis affamé, sinon je dormirais la faim au ventre, et demain j’irai chercher quelque chose d’autre.

            Les yeux pétillants, plein de compréhension, Halimink dit :

            –          Lorsque nous sommes sur la piste, nous lui appartenons, nous sommes son otage. Tout ce qu’on peut faire, c’est la remercier de nous laisser la parcourir, de nous donner à manger chaque jour. Demain nous ne trouverons rien qu’ “ele” n’aura accepté de nous offrir. Et tous les jours, ce sera pareil, qu’on le veuille ou non.

            J’eus honte encore une fois de m’être comporté comme un gamin gâté et d’avoir oublié le but de notre voyage. Au lieu de me plaindre, j’aurais dû m’estimer heureux que Halimink se soit chargé de nous pourvoir en nourriture. Sans que je m’en aperçoive,  il me tourna le dos et partit en quête de bois pour faire un feu tandis que je m’affairais. Pendant que je montais ma tente, je regardai à nouveau le lac et le paysage sublime autour de moi, malgré le froid intense qui annonçait la tombée de la nuit. J’eus à nouveau soif et je me dirigeai vers le bord du lac. Je me baissai pour boire de l’eau que je recueillis entre mes mains, et ensuite je me lavai le visage. Pendant un instant, alors que l’eau du lac frémissait encore, je distinguai nettement mon visage et le trouvai curieux.

            Cette sensation me paraissait étrange, mais je m’avisai qu’elle devait être partagée par tous ceux qui passaient une longue période sans avoir besoin de se regarder dans un miroir. Après quelque temps passé sur une route quelconque, aussi modeste et simple soit-elle, on l’incorpore à chaque pas en direction de notre destin, et peu à peu, on manifeste ce que l’on est réellement, l’essence que nous avions oubliée depuis longtemps. Ainsi, lorsque je vis mon reflet, j’eus l’impression déconcertante d’avoir affaire à quelqu’un d’autre. Je crois qu’Halimink avait de fait raison. Dès qu’on s’engage sur la piste, on fait partie d’elle, intérieurement et extérieurement, et tout ce qui se trouve alentour commence à vibrer au-dedans de nous. C’était peut-être là l’origine de mon sentiment d’étrangeté : je voyais dans l’eau le reflet de ce qui m’entourait – beauté, plénitude, grandeur – et pas seulement mon visage. En somme, je voyais dans mon visage la piste elle-même.

            Cependant, le fait de voir mon visage me fit me souvenir de ma vie réelle pendant quelques instants, bien que mon cœur se sentît léger et bien disposé, en proie à une saine fatigue.

            –          Je vois que tu n’as pas terminé de monter ta tente, dit Halimink qui s’approchait em portant sur son épaule un faisceau de branchages fins et longs.

            –          Pendant que je prenais de l’eau, j’ai pensé à la vie que j’ai laissée derrière moi depuis seulement deux jours, et je me suis émerveillé de la beauté de la nature.

            Halimink sourit et dit :

            –          À la bonheur ! Hormis le fait que tu aies pensé à la vie que tu as quittée, je vois que tu commences à te concentrer sur le chemin, et c’est très important. Tu feras certainement chaque jour plus attention à ce qui t’entoure – les signes, les enseignements – et moins à toi-même et à ce que tu as laissé derrière toi. Tout chemin est une route à voie unique, nous devons nous y engager sans arrière-pensée, sans regarder derrière soi. Bientôt tu verras le chemin à l’intérieur de toi, puis tu deviendras le chemin lui-même.

            Je terminai de monter ma tente tandis que Halimink s’occupait du feu. Pendant que notre dîner rôtissait, il chercha au milieu des arbres une racine native qui, mélangée à l’eau, avait une saveur de menthe et me rappelait la mélisse.

            Bien qu’il semblât qu’un seul lapin fut trop peu, nous mangeâmes à satiété, et la racine mêlée à l’eau compléta le repas.  Ensuite je retirai mes chaussures et posai mes pieds parterre. J’eus une sensation indescriptible après des kilomètres de marche, même si le sol était extrêmement froid.

            Jusqu’alors je ne m’étais pas rendu compte qu’Halimink ne semblait avoir apporté aucun équipement pour passer la nuit, pas même un tissu grossier pour l’abriter. Le soleil commençait à se coucher à l’horizon, il était près de 22 heures. C’est alors que je le vis se diriger vers un amoncellement de pierres et les enlever une par une pour en retirer un rouleau de cuir d’environ 40 centimètres de diamètre. Lorsqu’il le déroula, je vis clairement des baguettes en bois qui lui étaient attachés de chaque côté. L’un des embouts de chacune d’elles était pointu, ce qui permettait de les planter dans le sol. Halimink fit un cercle avec le rouleau en cuir en utilisant les baguettes comme pieu. En l’interrogeant sur son matériel, il me dit qu’il s’agissait de cuir de guanaco, animal typique de la Terre de Feu et des régions andines. Il m’expliqua qu’il était habitué à dresser le camp en recourant uniquement à des matériaux rudimentaires utilisés depuis des centaines d’années par les peuples qui habitaient la région des steppes. C’était seulement de cette façon qu’il gagnerait le respect des êtres et des esprits qui peuplent cette terre.

            Il disposa sa tente rudimentaire à côté de la mienne si bien que nous pouvions nous parler sans faire d’effort. La nuit commença à tomber et je glissai dans le sommeil. Je souhaitai une bonne nuit à Halimink et le remerciai pour tout ce qu’il avait fait jusqu’alors.  Avant que je me couche, cependant, il prit une branche et traça un cercle autour de nos tentes, qui avait environ dix mètres de diamètre. Je lui demandai à quoi cela servait et il me dit:

            –          C’est pour notre protection.

            J’eus envie de rire et en même temps j’éprouvai une certaine crainte. En effet, nous étions loin de tout lieu habité et totalement exposé au danger, privé de toute arme pour nos défendre. Néanmoins, il était impossible de revenir en arrière, encore moins d’abandonner.

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CHAPITRE III

JELJ : l’ancien traité de paix des êtres de la Terre de Feu

            a-postprès avoir achevé le cercle, il dessina deux petits traits qui ressemblaient à une porte d’entrée, à côté de laquelle, il écrivit en gros caractères : JELJ. Ensuite il posa un genou à terre, baissa la tête et, un bâton à la main, récita une brève prière. Il m’expliqua qu’il invoquait un traité de paix scellé par les habitants de la Terre de Feu, des millénaires auparavant. Et il ajouta:

            –          À l’intérieur de ce cercle, nous sommes protégés. Quoiqu’il arrive pendant la nuit, n’en sors pas.

            –          Tu m’inquiètes. Qu’est-ce qui pourrait donc nous arriver ?

            –          Ne te fais pas de souci. Jusqu’à présent, aucun être ou esprit de la Terre de Feu n’a osé briser le JELJ. Cela risquerait de remettre en cause l’équilibre de la vie et l’harmonie du monde. Cependant, depuis quelques décennies, nombre de voyageurs et d’aventuriers sans scrupule ont parcouru ces terres, mécontentant beaucoup de créatures et d’esprits. Tant que nous les respecterons et que nous invoquerons le JELJ, nous ne courons pas le moindre danger, sinon quelques menus dérangements occasionnés par les “petiots”.

            –          Qui ça ?

            –          Les petiots… Ils formaient et forment encore un peuple de petite stature comparable aux nains ou aux gnomes. Les plus grands nous arrivent à la taille tout au plus. Depuis des millénaires, ils vivent dans une zone qui s’étend d’El Calafate à la ville de Puerto Natales. Ils étaient jadis divisés en deux clans, les Mehns et les Yoshi. Aujourd’hui, il ne reste plus que les descendants des Mehns. Ceux-ci ont toujours fait preuve d’un esprit bienveillant et protecteur, alors que les Yoshi avaient des tendances perverses, même s’ils coexistaient harmonieusement. À présent, les Mehns sont révoltés par la conduite des hommes blancs vis-à-vis de la nature, notamment leur manque de respect à l’égard de leurs terres, de sorte qu’ils sont devenus farouches voire parfois agressifs. Un jour, le vieil ermite sonda l’esprit d’un Mehn et s’aperçut qu’il s’était transformé en Yoshi. Ainsi, il s’est peu à peu formé un petit clan dont les membres sont animés de sentiments mauvais, contrastant avec la bonté des Mehns, ce qui est très dommageable pour nous.

            –          Qui est ce vieil ermite ? Et pourquoi n’avons-nous pas rencontré le moindre nain ou gnome en chemin jusqu’à maintenant ?

            –          Le vieil ermite… Je n’aurais pas dû le mentionner si tôt. C’est l’un des gardiens de la route. Tôt ou tard, tu feras sa connaissance.

            –          Je pensais que nous ferions tout le trajet ensemble et que nous rencontrerions les mêmes personnes.

            Halimink sourit et dit :

            –          C’est une longue route découpée en une multitude de parties et chacune de ces parties porte en elle son propre infini. Ne t’en fais pas, nous resterons ensemble jusqu’à la fin. Quant aux petiots, nous n’en rencontrerons certainement pas, car ils ne se laissent pas voir. Ils considèrent la majeure partie des hommes comme un danger pour la nature et une menace pour leur bonheur sur ces terres. Généralement ils sondent longtemps le cœur d’une personne avant de se présenter à elle. Si un jour tu en vois un, considère-toi comme un privilégié. Je ne connais aucun homme blanc à qui cela soit arrivé.

            –          Tu en as déjà vu un ?

            –          Oui, deux fois. La première fois, un petit groupe m’est venu en aide, me tirant d’une situation périlleuse, ce pour quoi je leur suis éternellement reconnaissant. Une autre fois, mon fils jouait et discutait avec un être invisible, qu’il était le seul à pouvoir voir. Je lui demandai de me dessiner son ami sur le sable et avant même d’avoir terminé, il cria : « Papa, il s’en va, là- bas ! » En regardant dans la direction pointée par mon fils, je pus voir le petiot, déjà loin, faire un signe d’adieu entre deux arbustes. Son visage et ses yeux dégageaient une pureté et une bonté inexprimables.

            –          Mais avant d’aller dormir, je dois t’avertir qu’ils ne sont pas toujours aussi amicaux. Ces

derniers temps, ils sont souvent de mauvaise humeur à cause du grand nombre de voyageurs qui traversent leurs terres. Demain, on en discutera plus longuement. Pour aujourd’hui, je te demanderai seulement de ne pas sortir du cercle.

            –          Entendu. Mais avant, j’aimerais te poser une question.

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– x –

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CHAPITRE IV

Les Peuples de la Terre de Feu

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(Disponible jusqu’au Chapitre III)

 

Traduction de Stéphane Chao

Traducter et Agent Littéraire

(stephanechao@yahoo.com.br)


Regardez une courte vidéo sur l’histoire du livre